À travers ces villes, je ne voyageais pas d’un point à un autre, mais d’une atmosphère à une autre.
Quatre capitales, quatre tonalités d’Europe centrale, reliées par le train, le papier et le temps suspendu.
Pas de programme, seulement des envies : un café historique, un banc dans un jardin, une librairie où s’attarder, et toujours un livre dans le sac, comme un passeur invisible.
Prague, l’ombre de Kafka et la lumière de la Vltava

Jours 1 à 3
Arrivée dans le gris doré
On s’installe à Mala Strana, près du fleuve. Première balade dans les ruelles pavées, sans carte, jusqu’à tomber sur le Pont Charles en fin d’après-midi. La foule s’est un peu dissipée, la lumière devient ambrée.
Je sors Le Château de mon sac. Lire Kafka à Prague, c’est comme déchiffrer une ville dans son propre miroir déformant.
Le soir, premier dîner dans une hospoda (brasserie) basse de plafond, bois sombre, bière pression. L’ambiance est douce, un peu enfumée, comme une scène de L’Insoutenable Légèreté de l’être.
Cafés, cimetières et cours secrètes
Matin au Café Louvre, grand, clair, historique. Ici, Kafka et Einstein ont pris un café. Je commande un věneček et j’ouvre Kundera.
Puis direction le cimetière juif de Josefov , un monde de pierres penchées, de mousse, de mémoire serrée. On n’y parle pas, on respire à peine.
L’après-midi, je me perds dans la Vieille Ville, mais évite l’horloge astronomique. Je préfère monter à la bibliothèque du Clementinum, voir la salle baroque aux globes anciens, et rester un moment dans le silence.
Soir au Café Slavia, face à la Vltava. Un verre de vin blanc, un carnet, et le fleuve qui coule comme une phrase inachevée.
Le château et les jardins
Je monte à Hradčany tôt, pas pour la foule, mais pour les jardins en contrebas — les jardins du Château, vides le matin, avec vue sur les toits rouges.
Je m’assois, je relis un passage de La Métamorphose, et je regarde Prague s’étendre, labyrinthique, belle et un peu triste.
L’après-midi, dernière flânerie dans les passages de la Nouvelle Ville, une librairie d’occasion, un thé dans un salon caché.
Le soir, dernier repas près de la rivière, avec l’impression que Prague ne se livre jamais complètement — elle reste un rêve à demi effacé.
Vienne, cafés historiques, parcs et fantômes d’empire

Jours 4 à 6
Train pour Vienne, arrivée dans l’après-midi
On s’installe dans le 7e arrondissement, près du Musée des arts appliqués. Première immersion : le Café Central, pour le cadre plus que pour la foule. Voûtes hautes, journaux sur des présentoirs, taches de lumière sur les tables de marbre.
Je lis Stefan Zweig (Le Monde d’hier) et je sens le poids de la nostalgie, l’ombre de l’empire disparu.
Soirée douce, balade jusqu’au Palais du Belvédère, éclairé, puis dîner dans une Beisl du quartier.
Les strates du temps
Matin au Cimetière central (Zentralfriedhof), non pour les célébrités, mais pour l’allée des écrivains. Schnitzler, Altenberg… Les tombes sont simples, sous les arbres. Le vent fait tomber des feuilles jaunes sur les pages de mon carnet.
Ensuite, je vais au Musée littéraire de la Bibliothèque nationale, petit, intime, dédié à Arthur Schnitzler et à la Vienne fin-de-siècle.
L’après-midi, je marche dans le 1er arrondissement, passages couverts, librairies d’occasion. Arrêt au Café Hawelka, plus authentique, vieilli, plein d’âme. Un Buchteln chaud, un livre de Joseph Roth.
Soir : concert dans une petite salle du Musikverein, pour entendre Vienne vibrer autrement.
Hundertwasser et le Danube
Je vais voir la Hundertwasserhaus, folle, colorée, organique — un antidote au classicisme viennois.
Puis je prends le tram jusqu’au Danube, je marche sur les berges, je m’assois avec La Marche de Radetzky.
Dernier soir à Vienne, dîner près du Naschmarkt, ambiance vivante, épices, mélanges.
Vienne est comme un livre dont les pages sont en velours : doux, usé, précieux.
Munich, livres et l’Isar

Jours 7 à 8
Train pour Munich, installation près de l’Isar
On arrive en début d’après-midi. Première balade dans le Vieux Munich, sans entrer à la Hofbräuhaus , je préfère longer l’Isar, voir l’eau verte et rapide.
Soir dans un Biergarten tranquille, sous les marronniers. Je lis Thomas Mann (Les Buddenbrook) et je sens déjà une autre Allemagne, plus méridionale, enracinée.
La ville littéraire
Matin au Café Luitpold, marbré, historique, élégant. Je prends un petit-déjeuner et j’écris quelques lignes.
Puis visite de la Bayerische Staatsbibliothek, juste pour le hall et l’atmosphère studieuse.
L’après-midi, je vais à l’Englischer Garten, je marche jusqu’à la Chinesischer Turm, je m’assois près de l’eau. Je sors Tonio Kröger, je lis quelques pages, je regarde les surfeurs sur la rivière artificielle.
Soir dans Schwabing, l’ancien quartier des artistes. Petite librairie, dîner dans un restaurant calme.
Munich est douce, verte, presque italienne, une respiration entre Vienne et Berlin.
Berlin, mémoire, street art et liberté

Jours 9 à 10
Train pour Berlin, arrivée à Mitte
L’énergie change immédiatement, plus électrique, plus décousue, plus libre.
On s’installe près de l’île aux musées, on pose les sacs, on sort marcher sans but.
Soir le long de l’East Side Gallery, morceaux du Mur couverts de peintures. Je lis Berlin Alexanderplatz en écho, la ville de Döblin, dure et vibrante.
Les deux Berlin
Matin à Prenzlauer Berg, cafés branchés, librairies indépendantes. Je déjeune dans un café-librairie, je feuillette des romans de la RDA.
L’après-midi, je vais au Mémorial de l’Holocauste, puis à la Bebelplatz — la plaque de la « bibliothèque engloutie » où les nazis brûlèrent les livres. Un silence lourd.
Pour respirer, je termine à Tempelhofer Feld, l’ancien aéroport transformé en parc immense. Je marche sur les pistes, le vent souffle fort, le ciel est immense.
Je m’assois, je sors mon carnet, et j’écris quelques mots sur ces dix jours.
Berlin ne conclut pas, elle ouvre, une ville en devenir, toujours en train de s’écrire.
Quatre villes, quatre rythmes, une seule ligne continue : des trains entre chaque chapitre, des cafés comme des parenthèses, des livres comme des compagnons de route.
Prague la nostalgique, Vienne l’élégiaque, Munich la sereine, Berlin la fracturée.
Chaque ville était un livre différent, une ambiance à habiter lentement, sans se presser de tourner la page.


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